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Extrait de La révolution du klezmer ajouté par bremond 2018-10-01T09:14:30+02:00

Alors qu’Elijah trépigne d’impatience, son estomac gémissant de faim, un homme vient le rejoindre. Un musi- cien, un klezmer comme lui, un cymbalum en bandoulière derrière le dos. Serait-il lui aussi rétribué pour la noce ?

Le violoniste est contrarié, il comptait sur sa rémunéra- tion pour renflouer sa bourse, un partenaire va réduire sa part de moitié. Le nouveau venu s’assoit sur le muret, il positionne son cymbalum puis il frappe, avec des mar- teaux en bois, les centaines de cordes métalliques de son instrument. D’abord une doina suivie d’un nigoun, qu’il accompagne par un chant sans paroles : « daï-daï-daï... ».

Elijah ne s’était pas trompé, l’homme est là à la demande des mariés.

Tout en jouant, le joueur de cymbalum observe son confrère musicien. Il lui adresse un large sourire puis il sort de son caisson en bois un bulgar soutenu, il accélère sur un tempo endiablé. Il regarde, hilare, le violoniste comme pour lui dire : « c’est pour toi que je joue, sorts de ta misère, quitte ton trou ! »

Soudain la grande porte de la synagogue s’ouvre en grand, l’assemblée sort joyeusement. Les enfants sont en tête, suivis des mariés, de leurs familles et de leurs amis.

L’époux reste interdit, il se tourne vers son père, n’avait-il pas embauché que le violoniste ? Les familles observent la scène, ahurie, pourquoi les musiciens n’ont-ils pas attendu la fin de la célébration pour jouer. Le public est partagé.

Certains sont amusés par ces deux hommes qui se font face, l’un endiablé sur son instrument et l’autre qui tait son violon, posé sur son froc déchiré. D’autres sont offusqués par le désintérêt de ces deux drôles pour un événement béni par l’Éternel. Elijah est gêné, il ressent l’opprobre, le lourd reproche de ses employeurs. L’inconnu est indif- férent à la désapprobation des spectateurs, encore plus

à l’anathème du rabbin, seul semble l’intéressé l’homme triste au violon usé.

Le marié s’approche du violoniste.

« Êtes-vous prêt à lancer le cortège ? »

Elijah ne répond pas, il ne parvient pas à quitter le visage de son confrère, son sourire qui le transperce au-delà de toute attente, son jeu qui remplit tout l’espace de cette froide journée.

« Regarde le tsimbaliste, on dirait qu’il tire les sanglots du violoniste pour les faire fondre comme la neige, on devrait peut-être payer les deux klezmorim, à moins que tu préfères geler sur place », dit le père de la mariée à celui de son gendre.

Le marié renouvelle sa tentative. Elijah le regarde, les yeux hagards, comme s’il sortait d’un songe ou d’un cau- chemar. Il se lève, range son violon dans sa caisse et s’ap- prête à quitter la place. Le marié est consterné.

« Vous ne voulez plus jouer ?

– Non », répond calmement le violoniste.

Il s’éloigne sans se retourner, en laissant le jeune homme bouche bée, ses parents embarrassés et l’assem- blée médusée.

Les pères viennent retrouver l’époux.

« Reprends-toi mon fils, un mariage sans musicien est pire qu’une mariée sans dot.

– Oui, mon beau-fils, un mariage silencieux est aussi improbable qu’un shtetl sans mendiant. »

Le marié se place devant le joueur de cymbalum.

« Et vous, vous n’allez pas nous laisser tomber ? »

Pour toute réponse, le musicien se lève, il ajuste son ins- trument à son cou, puis il commence à jouer. Le marié place alors un mouchoir blanc entre son index et son majeur, il entraîne ses convives à danser. Les hommes, les femmes et les enfants rentrent dans la ronde. Certains bons danseurs pavanent dans le cercle, les pouces dans les poches de leur gilet, ou une main derrière l’oreille, ils brillent devant leur public, ils leur montrent que la pauvreté n’est pas une fatalité.

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Extrait de La révolution du klezmer ajouté par bremond 2018-10-01T09:10:53+02:00

Elijah se retourne vivement, il a senti une présence der- rière lui. Sur le pré fleuri de coquelicots, la silhouette d’un enfant lui cache l’astre rayonnant, malgré la pénombre sur son visage il peut voir qu’il lui sourit. Le garçon descend le talus, il se place hardiment devant le musicien qui a cessé

de jouer. Le klezmer contemple l’enfant maintenant éclairé

par le soleil de l’été. Il a les vêtements en lambeau, les pieds nus, les pantalons courts qui laissent apparaître la crasse de ses jambes, les cheveux très blonds mal coupés, par lui- même, un plaisantin ou un mauvais barbier ? Il a les yeux bleu délavé, légèrement bridés, ils clament l’innocence et la gaîté, ils semblent dire au musicien : « pourquoi pleures-tu, es-tu seul toi aussi ? »

Elijah regarde les mains du garçon et, chose inouïe, elles tiennent un violon. Il ne peut s’empêcher de se revoir, à

peu près au même âge, jouer dans les rues pour quéman- der de l’argent, afin de manger et de se loger, pour lui, ses sœurs et ses frères.

« En joues-tu ? lui demande-t-il.

– Je dois bien manger, répond l’enfant en ricanant.

– Comment t’appelles-tu ?

– Istvan, et toi ?

– Elijah. Quel âge as-tu ?

– Onze ans et toi ?

– Vingt-six ans. Es-tu seul ?

– Oui. Est-ce que je peux venir avec toi ? »

Elijah ne sait quoi répondre, tant il est désarçonné, bou- leversé. L’obscurité qui l’avait auparavant englouti dans la noirceur de la culpabilité s’est, d’un seul coup, dissipée, comme par magie, mais il n’en est pas moins embarrassé.

A-t-il le droit de se déplacer avec un mineur, sans doute un fugueur échappé de sa maison ? Le klezmer réfléchit.

S’il dit oui, il ne serait plus seul, ils pourraient même jouer ensemble et se faire plus d’argent.

« Je veux bien, mais tu dois d’abord me dire d’où tu viens, répond-il à l’enfant.

– De Cluj. »

L’homme écarquille les yeux.

« De Cluj, mais c’est très loin d’ici ! Où est ta famille ?

Que fais-tu en Bessarabie ?

– Je gagne ma vie.

– Mais pourquoi pas en Transylvanie ? »

L’enfant ne répond pas. Elijah fronce les sourcils.

« Si tu veux venir avec moi, il faut m’en dire un peu plus, dit-il avec sévérité. Où sont tes parents ?

– Je n’en ai plus. J’ai suivi des amis.

– Et où sont-ils à présent ?

– Ils sont partis plus au sud, à Tighina.

– Pourquoi ne les as-tu pas suivis ?

– Parce qu’ils voulaient continuer à voyager, ils comp- taient même aller à Bucarest, mais moi je suis fatigué.

– Et tu crois qu’avec moi tu seras plus tranquille ! Mon pauvre ami, je suis un musicien moi aussi, je n’ai pas de lieu où aller.

– Mais vous êtes un adulte, vous pouvez me protéger, mes amis sont comme moi des enfants, ils prennent trop de risques.

– Comme ?

– De se faire voler, abuser ou même tuer. »

Elijah hoche lentement la tête. Il n’a plus le choix, il ne peut pas laisser le garçon livrer à lui-même, il doit s’en occuper.

« Bon, nous retournons en ville. Nous jouerons tous les deux jusqu’à ce que je trouve une solution. Quel est ton répertoire ?

– Tout ce qui se joue en Roumanie, chant populaire, musique de danse, de fanfare et de Taraf. Je vous remercie, vous ne le regretterez pas. »

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