Livres
432 545
Membres
354 576

Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !


Inscription classique

En cliquant sur "Je m'inscris"
j'accepte les CGU de booknode

Une nuit à Aden



Description ajoutée par jltissot 2018-08-11T15:49:37+02:00

Résumé

EMAD JARAR

UNE NUIT À ADEN

Roman

(Essai fictionnel)

Tome I

« Mon père pensait qu’on “naissait musulman” et qu’être musulman était un statut qui dépendait du Tout Puissant uniquement. Et comme pour se soumettre à ses propres certitudes, il s’était convaincu que l’Islam était irréversible en ce qu’il l’emportait sur quelque autre religion ; il était de ceux pour lesquels l’Islam ne se limitait pas au seul culte, entretenant l’idée qu’être musulman préemptait pour ainsi dire tout autre choix de conscience. Pour lui, le christianisme ne serait qu’un avatar illégitime de son propre héritage, puisqu’il était désormais représenté par la religion vraie et transcendante qu’était l’islam. Sa suprématie sur les autres religions ou civilisations, et cette sorte d’inviolabilité du statut de musulman, semblaient d’ailleurs apaiser ses craintes : elles étaient censées me protéger de toute manœuvre rusée de la part de ma mère. »

Ce roman, en deux tomes, à l’intrigue palpitante d’émotion, raconte la jeunesse d’un Palestinien qu’un destin étonnant et une histoire d’amour hors norme conduisent à la découverte de lui-même, de sa conscience, et de sa relation avec les religions de son enfance, l’islam et le christianisme. Par une introspection à la fois insolite et spirituelle, il nous décrit comment les élans de la divine Providence le mèneront d’Alexandrie à New York, puis Sanaa, Aden, Djibouti, et enfin, Paris. Il est né musulman, certes ; mais sa raison défie cette réalité et son cœur refuse de le suivre. Il réalise peu à peu que cette religion à laquelle il se croyait enchaîné, occulte en fait la vraie nature de ce rite à l’emprise implacable sur un milliard et demi de fidèles…

Un récit captivant. Une réflexion morale et spirituelle sans concession. Une lecture de rigueur pour comprendre le rôle du Coran au XXIème siècle et son emprise sur la pensée islamique confrontée à la vie moderne.

Afficher en entier

Classement en biblio - 3 lecteurs

Extrait

Extrait ajouté par jltissot 2018-08-24T16:07:16+02:00

Mais je voudrais vous entretenir d’un autre principe fondamental dans le dogme musulman : il s’agit de la notion de Jihad. Comprendre ce qu’entend l’Islam par jihad est essentiel pour la suite de mon histoire. Revenons-y un moment avant de continuer.

De nombreux versets y font allusion. « Le combat vous est prescrit (II, 216), le combat dans le chemin d’Allah (IX, 24). Combattez les associateurs totalement comme ils vous combattent totalement (IX, 36). Le Jihad est incontournable en Islam et explique mieux que tout autre commandement du Prophète la nature profonde de l’enseignement du Coran. Ce terme est mentionné sous une forme ou une autre près de 250 fois dans le Coran et notamment dans ces quelques versets dont la nature belliqueuse est confondante pour un texte, qui, selon les exégètes de l’islam est censé exprimer paix, fraternité, compassion ou miséricorde : « Combattez [qatilu] dans le sentier d’Allah [jihad] ceux qui luttent contre vous ! Ne soyez pas transgresseurs (apostats ou traitres)… Tuez-les [aqtuluhum], où vous les rencontrerez ; et chassez-les des lieux d’où ils vous auront chassés : la sédition [trahir l’islam] est plus grave que le meurtre. … S’ils vous combattent, tuez-les. Telle est la rétribution des incrédules [koufar : non-croyants, mécréants]. Et combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition et que la religion soit entièrement à Allah seul [que l’islam soit la seule religion] » (II, 190-191-193).

Le sens étymologique de jihad traduit la notion « d’effort tendu vers un but déterminé ». Mais pas seulement. La racine du mot est utilisée dans le Coran pour signifier « la guerre dans le chemin d’Allah », et aussi, dans un sens moral pour traduire : le combat sur soi-même pour ne pas se détourner de Dieu. Mais il s’agit là du terme précis : ijtihad (une autre forme verbale, réflexive, la huitième issue de la racine du verbe « lutter »). L’expression « dans le chemin d’Allah » apparaît trente fois dans le Coran. C’est un thème crucial qui est toujours associé à cette notion de jihad que certains commentateurs occidentaux schématisent par « guerre sainte ». Ce thème de combat sans merci contre les infidèles, le jihad, peut donc prendre différents aspects [guerrier ou pacifique], adopter plusieurs stratégies [Hila, Taqiya, diplomatique , tactique], il peut s’inscrire dans le temps et avoir recours à toutes les formes pour faire triompher l’Islam sur toute autre religion. Le croyant doit tout sacrifier pour elle et mourir, s’il le faut, dans la lutte pour la défense ou l’expansion de l’Islam . Le Jihad est sans ambigüité une composante essentielle de l’apostolat du Prophète et l’un des devoirs majeurs du musulman, quasiment au même titre que les cinq piliers, pourrait-on dire. Son importance en Islam est primordiale, ne fût-ce que par son ubiquité dans le Coran, ou par la versatilité de cette expression, ou aussi, en raison de l’insistance d’un tel devoir pour le musulman, comme le relève toute la tradition prophétique, tout autant la Sunna que la Sira.

La notion guerrière du jihad n’est toutefois pas à confondre avec la notion d’ijtihad . Comme le Prophète avait eu le soin de souligner : l’ijtihad est la lutte sur soi-même, une volonté intérieure de dominer ses instincts, subjuguer ses tentations et se détourner du mal. Une guerre intérieure à l’individu qui est plus importante pour le croyant et pour le salut de son âme que le jihad, guerre [extérieure] de conquête de l’islam. Mais point d’équivoque ici : « Dans le Coran, tout indique – ne serait-ce qu’en raison de la référence répétée au jihad – que cette guerre sainte [combat par les armes contre les infidèles] prime sur le jihad intérieur [ijtihad, effort sur soi-même]. La différence entre grand jihad [effort sur soi-même] et petit jihad [guerre sainte] remonte au IXe siècle, avec la fin de la première vague des conquêtes islamiques. » .

Muhammad n’a jamais interdit les armes pour les musulmans, et par le fait même, le droit islamique (Fiqh) donne licence à la force armée . Dans le devoir du croyant, il y a donc bien celui de la participation au jihad armé, à la guerre sainte. Nul doute que celle-ci s’inscrivait dans cet environnement hostile auquel le Messager de Dieu devait faire face dans cette Arabie du VIIe siècle. Il n’empêche, Muhammad considère le jihad comme un devoir pour convertir et propager l’islam en dehors de son contexte régional. Ce que les califes firent dès l’an 630. Muhammad lui-même avait souhaité, encouragé, et avait prédit les guerres de conquête musulmanes, une volonté qu’Al Ghazali dès le XIe siècle rappela : « En effet, les territoires de sa Communauté s’étendirent depuis l’extrême Orient, en couvrant les territoires turcs jusqu’à l’extrême Occident, la mer autour de l’Andalousie et les territoires des Berbères. Mais les territoires de sa Communauté ne se sont pas étendus à travers l’axe nord-sud, comme il l’a indiqué ». Cette citation d’Al Ghazali est éloquente et lourde de sens par sa portée historique. L’insistance des musulmans à étendre leur territoire d’une manière ou d’une autre répond à cette volonté du Prophète d’imposer par la force l’islam aux Arabes polythéistes en priorité, puis une fois ceux-ci convertis de force, d’exhorter les fidèles à combattre les non-croyants, désignant en l’espèce les juifs et les chrétiens. Le Coran par l’appel au jihad n’a de cesse que de propager l’Islam par des invasions armées aux quatre coins du monde, sinon par d’autres moyens.

Ainsi, l’échec des conquêtes musulmanes depuis le Moyen Âge ont engendré d’autres tentatives de propagation de l’Islam, que ce soit par le prosélytisme, ou les croissances démographiques dans les démocraties occidentales, ou la volonté de décoloniser. Pour preuve : tous les pays du Monde arabe, hormis le Liban et Israël, ont islamisé leur société [droit, règles sociales et arabisation] et instauré l’islam comme religion d’État. Quand le Monde arabe islamise ses sociétés et exporte sa population, l’Occident déchristianise et exporte sa science et son progrès économique. J’en suis la preuve ; comment ne pas en convenir ? Qu’importe la méthode, ou la stratégie quand il faut se conformer aux exhortations du Prophète ?

Et il n’en est pas moins, quand même serait-elle refoulée aujourd’hui dans la conscience islamique, cette « idée sous-jacente que l’idéal est de transformer le territoire non musulman en “dar al islam”, territoire musulman ou tributaire ». Qu’il n’y ait rien de plus évident à la lecture du Coran ou des hadiths n’est pas douteux.

Depuis lors, il en est également de cette volonté et cette ambition qui reviennent comme un leitmotiv dans notre Communauté, comme une idée de chevet, qu’inévitablement le monde entier se convertira à l’islam. Une Communauté, pour laquelle l’expression, « la vague islamique » semble être une antienne, souvent une obsession, dans les discours de l’enseignement coranique ou dans les morales ou la rhétorique islamique, alors même que cette croissance de la population musulmane au XXe siècle, et il faut bien admettre l’évidence et sans doute rien autre chose, n’est jamais que la conséquence et la résultante en premier lieu 1) de la natalité galopante commune à tous les pays en développement, également, 2) de l’opposition de la société musulmane à la contraception des femmes, et enfin, 3) de la baisse de la mortalité due aux progrès de la médecine et de la pharmacologie occidentales.

Au XXe siècle, la forte hausse de la population musulmane dans le monde est la conséquence bien moins de l’attrait du message prophétique ou du succès du prosélytisme islamique que de la natalité et du déclin de la mortalité. Et ce dernier phénomène ne résulte que des progrès de la médecine et de la recherche pharmaceutique dans les pays occidentaux de tradition judéo-chrétienne. Avant cela, les pays musulmans n’avaient connu dans leur histoire que des chutes de population en raison d’épidémies et de conditions de vie précaires. Pour la Sunna, rien ne s’avère aussi primordial que ce devoir de jihad pour gagner le reste du monde à l’Islam, et asseoir sa domination, pour ainsi accomplir la prophétie de Muhammad. Le jihad armé le cède maintenant au jihad démographique.

Je dois avouer que, dans les versets et hadiths guerriers, c’était la nature violente de certains vocables qui personnellement m’indisposait, davantage que les exigences avérées de crainte du châtiment, de punition et de malédiction ; comme si le Coran ne pouvait être autrement qu’une contrainte et une injonction. Si pour les chrétiens, la morale et le dogme sont unis, si l’espérance, la contrition, la repentance ou la charité sont autant de qualités spirituelles indissociables, il n’en est pas ainsi pour nous, musulmans. En peu de mots, s’il faut s’échiner à résumer ce qui dans certains cas ne peut l’être, je dirais que, même s’il postule que l’homme est radicalement mauvais en considération de l’idée de péché originel (qui n’existe pas en islam), le christianisme croit en l’homme. Il croit en sa rédemption, par la médiation de Jésus issu de Dieu, convaincu d’un homme qui aime son prochain, quel qu’il soit, confiant en la beauté de la nature humaine issue de son héritage helléniste. L’islam en revanche instruit une conception bien plus sceptique.

***

Analysons un peu maintenant l’éthique islamique, la nature contraignante des prescriptions du Coran et du caractère parfois enflammé qui s’en dégage. Il y a que notre religion ne pense rien obtenir de l’homme que par la contrainte, comme s’il n’y eut rien à retenir de lui. Elle considère qu’il faut, par la seule soumission à la volonté de Dieu tout puissant et à celle de son Messager, constamment réprimer la nature humaine par l’interdit et la sanction. Moins que de lui obéir, comme dans l’antiquité grecque, ou de la maîtriser comme dans le christianisme, l’islam refoule la nature de l’homme autant par les proscriptions que par un dogme intransigeant, et par la soumission à ses innombrables rites.

De surcroît, l’Islam est exclusif, ne concevant la tolérance qu’au sein de sa Communauté : à l’exclusion d’elle, point de salut pour l’individu, car elle est définie, normée par le Coran . Et celui-ci prône une fraternité uniquement entre musulmans : l’amour du prochain, la charité ou le pardon se limitent à la Communauté avant toute chose, à son entre-soi islamique. Le croyant est tenu à un principe : protéger sa Communauté en toute circonstance contre les infidèles. Et s’il fallait en douter, les versets (II, 191 ; 217) sont là pour le rappeler : s’en prendre à un musulman est un crime plus grave qu’un meurtre (que les mécréants soient des mekkois polythéistes, des juifs d’Arabie ou des chrétiens) ; pour mieux dire, de nos jours : tuer un juif ou un chrétien est moins préoccupant que de s’attaquer à un musulman.

Seule la foi importe en Islam, et de façon liminaire, il me fâche de dire que le reste compte peu. Ce qui conduit au paradis ou en enfer, c’est le fait de croire ou pas en l’unicité de Dieu et en l’islam. Il faut reconnaître toutefois que les prescriptions éthiques et le sens moral du bon musulman sont clairement énoncés dans le Coran . La rétribution ne sanctionne le croyant dans l’au-delà qu’en fonction de sa fidélité à Dieu, de l’intensité de sa foi et se soucie moins de ses autres actes ; et je dirais presque qu’ils importent peu, puisqu’il suffit d’être musulman pour se préserver de l’enfer. En revanche, l’incrédule, le mécréant, au contraire, quelle que soit l’exemplarité de sa vie, est voué à l’enfer ; oh oui ! Cela est rappelé dans plusieurs versets . Cependant, je me disais en mon for intérieur, comme j’observais que les innombrables guerres entre musulmans qui ont jalonné leur histoire, que cette idée de paradis ou d’enfer était somme toute relative. Quel besoin que Dieu nous aide : si notre Communauté n’est pas foutue de se réconcilier ici-bas, comment voudriez-vous qu’elle le fasse là-haut ?

Mais revenons un instant sur la normalité de la violence de nos Textes et à sa banalisation au motif de la défense d’une foi. Je suis amené à penser qu’en tant de paix, et dans une société légale et pourvue d’institutions et de lois, une Fatwa prônant une incitation au meurtre est à tout le moins un délit. Mais tuer au nom d’un principe, est-ce un crime ou non ? C’est cette sanction divine liée au prix du sang qui déjà creusait un hiatus, que dis-je, un abîme moral entre deux échelles de valeurs, deux conceptions de société : celle de l’Arabie islamique, de droit divin d’un côté, celle de droit naturel (donc civil) prônant le respect des droits de la personne et la défense des libertés individuelles, de l’autre. Rousseau le résuma d’une courte phrase dans son « Contrat social » : « Rien ici-bas ne mérite d’être acheté au prix du sang humain ».

Certes le Coran énumère dans les sourates V et XVII une liste de péchés et d’interdits en y associant des degrés de gravité, mais l’ambigüité du Texte a pu faire les frais de certains abus au niveau de leur interprétation. Il en est ainsi du meurtre au nom de l’Islam . Il est toléré s’il est justifié ou juste , quand il n’est pas ouvertement revendiqué. De ce fait, peut être pris à la lecture de certains des versets (explicitement dans [XVII, 33] et [II, 191 & 217]) qu’un meurtre serait excusable, voire toléré (« s’il est juste »), et partant, donné à entendre aux moins scrupuleux qu’il puisse éventuellement être légitime, ou moralement moins grave, voire moins condamnable.

De sorte que l’on retrouve in extenso un certain nombre de versets qui exhortent à punir ou châtier, à combattre ou tuer les non-musulmans ; pour un texte dédié à la tolérance, à la sagesse et à la miséricorde, cela est tout à fait singulier. C’est que dans le Coran, les versets louant ces dernières vertus le cèdent trop facilement à d’autres, moins regardants sur la violence ; dans notre Texte, le combat prend le pas trop vite sur la bienveillance, l’indulgence ou le pardon. À défaut de le justifier, on légitime avec fierté l’assassinat d’un infidèle ou d’un ennemi de l’islam. Partant, je ne pouvais faire autrement que de m’étonner de trouver au meurtre une quelconque explication humaine et miséricordieuse, même dans un tel contexte de guerre civile et de lutte pour imposer la religion dans cette partie du monde. Car, « le meurtre, était un bien aux yeux de Muhammad lorsqu’il servait la cause de Dieu. La paix devait être rompue si elle barrait la route de l’islam » . À ceux des défenseurs de l’islam qui confèrent une certaine légitimité à ces exhortations, je réponds que Dieu, s’il en est, ne peut pas décemment ordonner à l’homme de tuer son prochain, ou alors, il faut redéfinir ce qu’est la vertu sur terre et dans le Ciel.

Une chose est certaine : entre cette violence de l’islam et moi, j’avais ma conscience ; elle était là pour m’en garder. Que tant d’autres de ma Communauté pussent s’accommoder de la violence ou du meurtre avec autant d’âme et non moins de nonchalance, sans en être quinaud, restait pour moi une énigme. Sinon à ce que ces croyants tiennent forcément, ceteris paribus , que le Coran est une prescription d’un état de guerre : « ô Prophète fais le jihad contre les mécréants et les hypocrites » (IX, 73), et que si nous sommes en temps de jihad éternel, le meurtre n’est alors plus un crime, il est tolérable comme un acte de défense de son territoire. Tout s’expliquerait donc : le crime n’en est plus un, car le musulman se considère en guerre. Si bien que ne pouvant l’accepter, du moins ne voyais-je pas comment Allah le miséricordieux, pouvait prôner à ceux-là mêmes qu’Il avait créés, de s’entretuer en son nom. Il reste, de bon compte, qu’il s’agit d’une logique absurde, pour un croyant, et je l’étais.

Et je faisais donc observer à Khalil, dans un discours qui n’en finissait pas, que derrière tous ces interdits, ces rituels liturgiques, l’on retrouvait la loi islamique : elle détermine les devoirs et les droits du musulman, et aussi son attitude, à mesure de la sphère extérieure à la Communauté. La vie du croyant est normée sur celle de Muhammad pour tout ce qui concerne non seulement le culte, mais également son mode de vie, sa démarche intellectuelle, son éthique et sa conscience, et son comportement face aux non-musulmans. Le Prophète est le modèle parfait, l’exemple à suivre. C’est ce qui justifie qu’il existe chez les musulmans tant de prénoms désignant le Prophète : « Muhammad », « Ahmad », Mahmoud, « Mehmet » (version turque de Muhammad, laquelle correspond à Mahomet dans la littérature occidentale) pour si peu de « Jésus » ou de « Moïse » chez les chrétiens ou les juifs. De cette exemplarité, le droit musulman s’en inspire dans sa totalité à travers les écrits sacrés du Coran et de la Sunna. Quiconque en déroge, transgresse la Loi, n’adhère pas aux normes, est banni de la Communauté, car il s’égare du droit chemin. Pas de salut possible pour lui : puisque son salut ne dépend que de sa foi seule et qu’il ne peut se repentir ; le transgresseur est dès lors voué à l’enfer sans qu’il lui soit permis de former quelque espoir. Il en va de même des chrétiens et des juifs. Ce qui les unit dans le malheur, c’est l’inéluctabilité de ne pas échapper à l’enfer, s’ils choisissent de demeurer incrédules. Comble de cynisme, le musulman transgresseur peut même éviter l’enfer lui, s’il se repent, ou… s’il tue un mécréant, lequel ira le substituer dans la fournaise ! Qu’une telle chose paraisse invraisemblable, ahurissante, pour une religion, eh bien, soit ! Sauf que ce ne l’est point, c’est l’affligeante réalité. Alors, tout à trac, comment s’étonner que le croyant, afin de se conformer à la loi islamique, prenne exemple sur le Prophète.

Et il me peine davantage justement d’admettre le problème d’une telle exemplarité ; car en vertu de celle-ci, la Sunna en appelle à son imitation dès lors qu’il est le modèle suprême pour tout musulman. Partant, la normalisation de cette violence dans les Textes entraîne sa légitimation dans la Sharia et le droit islamique (Fiqh), lesquelles ne peuvent se concevoir qu’à l’aune de ces textes puisque le religieux et le juridique ne se peuvent dissocier ; une prescription du Coran a automatiquement force de loi.

En conséquence, comme l’islam est la seule vraie religion (LXI), la seule vraie direction (II, 73), la meilleure Communauté (III, 110), le parti de Dieu qui aura la victoire (V, 56), car « c’est Dieu qui a envoyé son Prophète avec la Direction et la Religion vraie pour la faire prévaloir sur toute autre religion en dépit des associateurs (chrétiens et juifs) » (IX, 33), la violence en est ainsi sacralisée, prise de confiance, établie comme norme et ne peut être qu’une inspiration pour la vie du musulman. Il en est d’autant plus navrant que le caractère divin des Textes de notre religion légitime la violence, et que sa conséquence en est déplorable pour l’ensemble de ses âmes.

Du reste, pour le Coran, il ne peut avoir de fraternité avec les autres religions, notamment le judaïsme et le christianisme. Il y a certes les trop nombreux versets qui exhortent au meurtre religieux (entre autres les fameux [II, 191 & 217]) d’un côté ; de l’autre, il y a les tenants du discours apologétique qui se complaisent à prouver que le jihad n’est rien sinon un effort personnel sur soi-même. Pardi ! Faut-il d’ailleurs tenter de faire raison quand le Coran (III, 7) et la Sunna exigent de ne pas justifier ou expliquer la parole de Dieu ? Mais, quoi qu’il en soit, que servent des mots face à la violence divine, si ce n’est qu’on puisse la rappeler et s’en remettre à la prudence de chacun pour être juge ? Le problème en Islam, c’est que chacun n’est justement pas autorisé à juger en dehors de la Communauté, de la Sunna ou de l’Ijmaa.

Mais au juste, puisqu’il suffit de les réciter, qu’est-il nécessaire d’expliquer ces versets , me direz-vous ? Là est sans doute le problème : « Vous qui croyez, combattez (qatilu) ceux des mécréants (koufar – c’est-à-dire non-croyants, ou infidèles) qui sont proches de vous (vos voisins)… » (IX, 123) . À cette lecture, doit-on s’étonner de la banalisation de la violence au sein de l’Umma, de sa justification dans le combat du musulman pour faire triompher sa religion par tout moyen, y compris le meurtre ? Et qu’en est-il de l’avenir d’une société occidentale démocratique comme les États-Unis (terre de jihad), mon pays d’adoption et celui de mon père, qui accueille en son sein des musulmans, si Dieu exige d’eux de combattre leurs voisins ou de prendre comme modèle le Prophète ?

Treize siècles après sa naissance, que ne doit-on envisager de réformer la parole de Dieu contenu dans le Coran pour y extraire le courroux d’Allah et que seule subsiste la beauté de la dimension divine qu’il contient ? Aussi bien, s’il ne fallait songer à le reprendre en sous-œuvre, du moins s’agirait-il de penser, au XXe siècle, à le reconstruire sous une forme moins sentencieuse, dépourvue de ses menaces et de sa violence à l’encontre des non-musulmans, dans un style moins délayé et redondant, pour donner à ce texte une interprétation moins contradictoire, et parvenir à une prose moins décousue. Impossible, me diriez-vous ? Ah ! Allons donc, tout cela est si sacré ; soit, mais pourquoi ne pas l’envisager ? Afin que notre Texte puisse jeter sa vraie lumière sur sa relation à Dieu et ainsi mieux situer sa valeur à l’aune de ce que l’âme humaine peut entendre d’un récit divin ?

***

Mais parlons un peu plus du traitement de la violence dans le Coran, puisqu’il le faut bien, étant donné la trame de mon récit, et les conséquences que celle-ci entrainent pour la notion d’exemplarité attachée au Texte ; arrêtons-nous un moment sur le langage gnomique, les sentences, menaces et autres injonctions ; penchons-nous sur le meurtre ou son incitation, que l’on rencontre dans les sources coraniques.

En tant que j’en pourrais juger et pour donner toute ma pensée sur ce sujet, je ne peux me retenir de croire qu’il est moins utile de punir un délit, qu’il n’est nécessaire de le prévenir. L’interdit est-il le meilleur des remèdes ? Chose défendue, chose désirée, dit le dicton. En cela, si le Coran prévoit moult prohibitions et sanctions pour guider le musulman dans le droit chemin, est-ce bien la plus sûre recette vers la vertu ? Qu’il s’agisse du crime, commis sous l’emprise de la passion ou de la folie, ou du meurtre organisé en temps de guerre à l’instar de la période au VIIe siècle à Médine, ne pouvait-on leur octroyer des circonstances atténuantes ? Sans doute, car il est ainsi que sa nature peut dépendre du contexte dans lequel on tue ou de la motivation de la main qui commet le crime.

Bien ! Mais n’aurait-il pas mieux valu qu’il n’y eût simplement pas d’assassins comme exemples entre autres choses dans une religion ? Je pense en disant cela à certains des récits du Coran, de la Sunna ou de la biographie du Prophète qui mentionnent ces meurtres. Car enfin, s’il faut admirer l’assassin sans nécessairement prendre part à un vaste complot, comment prend-on qu’il faille pour autant l’encourager en se prosternant ? Et vous me faites la morale qu’il est essentiel d’empêcher le crime ? Mais comment qualifieriez-vous un appel à tuer un homme après avoir médité sur un message divin ?

Eh oui ! Me direz-vous, il faut de tout pour faire un monde ! Rien n’est parfait ni dans le bien ni dans le mal. Bien. Mais pourquoi s’acharner alors davantage sur les faiblesses de l’homme, sans reconnaître ses vertus, s’il n’est pas musulman ? Si le scélérat a ses vertus, comme le vertueux ses insuffisances, pourquoi dénoncer le chrétien ou le juif honnête, sans condamner le musulman criminel ? N’est-ce pas dangereux que de traiter de même le vice et la vertu, le meurtrier et la personne de bien ? Et ne me dites pas que l’exhortation à tuer, la condamnation à mort, ne pousse pas au crime ! Ne me dites pas qu’un exemple divin n’est pas le meilleur moyen de convaincre ! De surcroît, je vous le demande, peut-il être moral de justifier le meurtre « quand il s’agit de soi et promettre le châtiment quand il s’agit d’autrui » ? Et n’est-ce pas du reste une manière de le légaliser : si l’on accepte de tuer au nom d’une religion, quelle qu’elle soit d’ailleurs, et la chrétienté ou le judaïsme ne sont pas en reste, n’est-ce pas reconnaître une « nature divine pour le crime ? » Il n’en reste que, quelque certain que l’on soit de la gravité d’un tel délit, si le meurtre est comme disait Sade, qui en savait un bout en matière de crime, un attribut divin, pourquoi l’homme serait-il vertueux ? Et d’ailleurs pourquoi dissocier tant la vertu du vice s’ils doivent se réunir dans le même cercueil ? 

Néanmoins, si l’homme est responsable et jouit de la liberté de pouvoir juger et de la vertu, et du vice, dès lors, où prend-on que l’on puisse justifier d’une même manière que des hommes puissent châtier leurs prochains au nom de Dieu, et à la fois, croire au Jugement dernier : « Combattez-les (les infidèles) ! Dieu les châtiera de vos mains » (IX, 14). N’était-ce pas convenir que le musulman se substitue à Dieu sur terre ? Dans ce cas, à quoi sert la crainte du Jugement dernier si Dieu peut punir ici-bas de la main d’autres hommes ? Un paradoxe, n’est-il pas vrai ? De là, que peut bien valoir le Jugement dernier si des hommes s’occupent de cela sur terre au nom de Dieu ? Car, l’Islam ne comptant que sur la justice divine, pourquoi dès lors ne pas simplement abandonner le pécheur à la destinée du ciel, en espérant de sa justice qu’elle venge ses méfaits ? Au nom de quoi et de quel droit des hommes peuvent-ils s’arroger ce pouvoir divin, si ce n’est au nom de l’islam ? Ainsi de Dostoïevski dans « Les Frères Karamazov », déclarant que l’immortalité c’est « de la terre, atteindre les cieux, mais pas abaisser les cieux jusqu’à la terre. ».

S’agissant de la loi islamique et sa place dans la société musulmane, je suis amené à songer que sans un fonds de vertu il n’y a point de loi ; une société civilisée peut faire respecter ses lois à la condition que l’homme puisse dissocier le bien du mal ; à défaut, comment voulez-vous qu’une loi soit comprise ? Oui, certes, le but de l’islam est de faire la distinction entre le bien et le mal, séparer le licite de l’illicite, à travers le respect de la parole divine, telle qu’elle est révélée dans le Coran. Croire en l’immortalité, c’est croire en l’existence d’un jugement dernier. Le redouter, c’est croire au châtiment ou à la récompense, corollaire du bien et du mal ici-bas ; dans l’au-delà, à la peur de la sanction divine, vient s’ajouter en Islam la recherche des douceurs du Paradis. Dès lors, pourquoi se priver ici-bas de loi profane pour organiser la société afin de substituer à la justice divine, celle des hommes ? Si c’est bien les actes des hommes qu’il s’agit de juger sur terre, dans ce cas, quoi de mieux que la loi des hommes pour le faire. En d’autres termes, d’où vient que la Sharia puisse s’autoriser d’exclure toute autre loi, en particulier celle des hommes, s’ils sont les premiers concernés  ? Car, dès lors qu’on tue au nom d’Allah, et que vous me dites que ce n’est pas un crime, pourquoi ne pourrait-on alors tuer au nom de soi et simplement attendre le jugement dernier. N’est-ce cela la définition du crime impuni s’il n’existe pas de loi civile ?

Mais si chaque chose dans une vie ne vaut qu’à sa place et à la mesure que l’on s’en fait, se pose alors le problème de la Sharia dans une société moderne. Que vaut un culte si son dieu tue et nie l’homme : comment alors interdire qu’on tue ses semblables en son nom ? Et de toute façon, vous me direz pour enterrer un tel débat sur l’islam et faire comme l’athée : la vertu et le vice, tout ne se confond-il pas dans le cercueil ? Certes, j’en conviens, il s’agit dans le Coran de châtier davantage les instincts que les principes, car notre Texte s’attache à prévenir et sanctionner l’immoralité de l’homme ; à contraindre sous la menace l’incroyant à se convertir, à le soumettre à l’islam (istislam), le ramener dans le droit chemin. Mais de la menace à l’effet dans la parole d’un prophète, il n’y a qu’un pas : on punit également ces mêmes principes quand ceux-ci s’opposent à la volonté de l’islam. L’idée est que Dieu écrase l’homme sous le poids de son destin, les affres de ses châtiments, afin de contrôler sa vie.

Selon la Tradition actuelle et depuis plus de dix siècles, Allah est absolu, tout puissant, auquel rien ne peut être associé. Muhammad, son Envoyé, tient une place à la fois implacable et apaisante. Implacable, car telle est la volonté divine, inscrite dans le destin de chacun ; et le Prophète est intraitable avec tous ceux qui s’opposent à sa volonté y compris ses proches tels que son oncle Abou Lahab et sa femme, objets de malédictions violentes dans la sourate CXI. Mais le Prophète a aussi un rôle apaisant : il est en quelque sorte le truchement entre la terre et le ciel, l’intermédiaire qui transmet le message de Dieu. Et Dieu et ses anges de manière fort étonnante répondent à son Messager en priant aussi pour lui (XXXIII, 56) – ce qui justifie d’ailleurs l’eulogie associée au nom du Prophète en Islam. Cela le rapproche davantage de Dieu et confirme son intercession entre Dieu et les hommes.

Car en Islam, si le Prophète prie Dieu, la réciproque est aussi vraie. Et comment ne pas être étonné de savoir que Dieu prie pour son Prophète (c’est que l’on s’attendrait à l’inverse pour une religion) ? Il y a que c’est une eulogie des plus courantes dans la société islamique : littéralement, « que Dieu prie pour lui et pour son salut », qu’on préfère souvent traduire par « Que la bénédiction et le Salut de Dieu soit sur lui ». Ainsi donc, si rien ne peut être associé à Dieu en islam, en revanche, le Prophète s’en rapproche singulièrement pour un être humain. Ce verset (XXXIII, 56) n’est-il d’ailleurs pas en contradiction avec le dogme du Coran incréé ? Ainsi, à l’instar de l’abîme qui sépare le maître de l’esclave, le ciel de la terre, le Messager arbitre en permanence la parole de Dieu et les préceptes que l’homme doit suivre pour atteindre le paradis.

Apaisante, sans doute. Mais en Islam, cette dualité est impitoyable pour le profane, et inexorable pour le croyant qui doit s’en remettre à la puissance divine, à une prédestination déjà écrite pour lui sur une table divine, le jour de sa création. Comme le mécréant, le profane (ou le laïc, ce partisan de la loi séculière plutôt que la loi islamique), quant à lui, est un être misérable face au Dieu implacable. Face à la grâce toute puissante, il ne peut qu’être voué à l’enfer, au châtiment d’Allah : ici, où le musulman invoquera la fatwa ou l’application de la justice islamique, le laïc, lui, fera référence au droit civil, au juge républicain et à la justice pénale, l’un parlant de devoirs et de justice divine, l’autre de code civil et de lois séculières ; là où le musulman soulignera sa foi en son destin, le laïc fera appel à la raison, au déterminisme ; là où, pour les uns, il s’agira de consensus de la Communauté (Ijmaa) ou d’analogie à la Sira (vie du Prophète) pour les questions sociétales absentes du Coran ou de la Sunna, les autres penseront valeurs démocratiques, morale civique et institutions de gouvernance ; s’agissant de religion d’état pour les musulmans, les séculiers invoqueront la gnose, ou la foi intime et personnelle ; enfin, là où l’imam évoquera Dieu pour justifier le droit du croyant, les autres s’en remettront simplement à la justice civile, et seulement pour ceux qui le souhaiteraient, à l’homélie du prêtre.

Pour finir, ayant dit et avec le plaisir de dire volontiers ce qu’il y a lieu de dire, je rappellerais que maints versets du Coran font référence à des expressions violentes telles que menacer, châtier, frapper au cou, tuer, exterminer, massacrer, faire le jihad, etc. Et je n’ose penser qu’il puisse être pertinent de défendre le bienfait des punitions ou le mérite des châtiments quand le bien en est souvent pour ses frais, ou quand les menaces divines ont si peu d’effet sur les hommes. Et d’ailleurs, à quoi bon punir dans ce monde si Allah pardonne les mauvaises actions quand il y a repenti, ainsi que l’illustre Al Ghazali : « Mais je suis fortement enclin à pardonner… à celui qui se repent, croit, œuvre pieusement et se laisse guider » (XX, 82), un principe que l’on retrouve dans bien d’autres versets .

Afficher en entier

Ajoutez votre commentaire

Ajoutez votre commentaire

Commentaires récents

Commentaire ajouté par jltissot 2018-08-11T16:24:13+02:00
Diamant

"Une Nuit a Aden ". De l’aveu d’un professionnel de l’Édition:

« bien écrit, très bien même… les détails sur le Coran sont très intéressants, tout y est soigneusement expliqué… bref, un très long ovni littéraire qui ne manque pas de qualité »

Afficher en entier

Date de sortie

Sortie récente

"Une nuit à Aden" est sorti 2018-07-01T00:00:00+02:00 en version poche
background Layer 1 01 Juillet

Date de sortie

Une nuit à Aden

  • France : 2018-07-01 - Poche (Français)

Activité récente

Les chiffres

Lecteurs 3
Commentaires 1
Extraits 6
Evaluations 2
Note globale 9 / 10

Évaluations

Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !


Inscription classique

En cliquant sur "Je m'inscris"
j'accepte les CGU de booknode